« Mon costume trois pièces, c’est l’intime, le collectif et l’universel. »
LES RACINES
Mon audace tient à la nature authentique du paysage gersois qui m’a vu naître. J’ai hérité de cette terre de lumière et de contrastes un caractère fougueux et sensible. Cette intensité m’a donné ma force créative.
Enfant, je rêve nichée dans la paume d’un vieux chêne, un arbre remarquable dont les branches s’ouvrent comme une main d’écorce tendue vers le ciel. C’est ma première cathédrale. Là, j’apprends à regarder le monde comme un poème. Dès lors, il devient pour moi symbole. De cette enfance libre, entre les arbres et les livres, naît mon goût du sensible et ma croyance dans la beauté comme une manière de transfigurer le monde.
Dans cet ailleurs se bâtit mon désir : voyager, non pas pour m’évader, mais pour aller à la rencontre des autres.
À 6 ans, la mort traverse ma vie comme une révélation. Un choc silencieux, irréversible : la conscience que le monde peut se dérober. Je suis contrainte de chercher dans le ciel ce que la vie m’a retiré sur terre. De ce vide originel, je garde un besoin de comprendre, de relier, de donner du sens. Le mystère peut se dévoiler : exister, traverser la vie, qu’est-ce que cela signifie ? C’est dans cette fracture que j’entrevois le sacré. Cette blessure devient un moteur : elle me conduit vers la passion des récits. Je grandis avec la certitude que l’invisible est à portée de regard, si l’on apprend à voir.
Ma vision se dessine : comprendre ce qui se joue dans les silences, les émotions, les zones d’ombre des êtres. Au théâtre, au cinéma, dans les mythes ou à travers la psyché humaine, je cherche dans chaque récit une manière d’éclairer le mystère. L’imaginaire devient ma manière de comprendre le réel. Derrière chaque histoire, je poursuis la même quête : donner forme à ce qui nous échappe.
L’ECRITURE, LES FILMS, LE VOYAGE COMME RENCONTRE
1. L’ECOLE DU CINEMA
La ville lumière, c’est le Paris de mes 18 ans. Je découvre le cinéma comme on découvre un pays inconnu. Des journées entières passées dans les salles obscures, hypnotisée par le mutisme insaisissable de Liv Ullmann, fascinée par les « cas cliniques » des héros instables hitchcockiens, par les intrigues troublantes chez Lynch, ou les jeux de clair-obscur chez Howard Hawks. Peu à peu, mon expérience de spectatrice prend une dimension psychanalytique, pour les œuvres comme pour la vie. Comédie et tragédie humaine, épreuves de l’âme : tout cela devient une nécessité intérieure.
Je filme des pièces de théâtre, réalise des court-métrages : autant d’actes symboliques pour me connaître mieux, peut-être pour me réparer. Comme s’est bâti mon arbre remarquable — tronc solide semblable à une colonne ancrée dans la terre, branches tendues vers la lumière — je poursuis ma trajectoire. J’entre dans « l’image-temps, l’image-mouvement » : Deleuze et la philosophie traversent ma vie pendant ma formation universitaire de cinéma à Paris VIII.
Je goûte ensuite à tous les métiers : assistante monteuse, réalisatrice, productrice. Ma longue collaboration avec la société de production de Claude Miller m’enseigne la mise au réel dans l’exigence artistique. Cette École du cinéma est fondatrice de mes aspirations à venir : ambition, rigueur et valorisation d’un regard singulier. L’œuvre au-dessus de tout ! Je construis désormais mon parcours professionnel dans la production.
Mais produire, pour moi, n’est jamais un geste neutre : c’est refuser les cases toutes faites. C’est un engagement, une manière d’affirmer que d’autres récits sont possibles.
Puis, il y a un coup de cœur : « Un petit cas de conscience » (Marie-Claude Treihlou), un film qui ose ironiser sur la génération 68 et refuse les facilités pour préférer le vertige des contradictions. Sorti en salle en 2003, il annonce ma ligne : donner la parole à des voix libres, explorer des formes à la marge.
S’en suivent d’autres fictions singulières, toujours prêtes à repousser les limites du politiquement correct, comme « Douce nuit » (Dominique Mezerette – Michel Hazanavicius), où un Père Noël déjanté et inquiétant, incarné par Akhénaton, devient la métaphore grinçante d’une société dominée par la marchandise.
Mon exigence se forge là : oser des récits singuliers, défendre des voix libres, préférer la justesse à la conformité. Je veux des films qui pensent et qui ressentent. Cette quête, je l’expérimente dans l’univers du documentaire.
2. LE DOCUMENTAIRE : CONJUGUER L’INSPIRATION CREATIVE ET LA PUISSANCE DE REALISATION CONCRETE
Curieuse des créateurs, j’ai envie de collaborer avec des auteurs, philosophes, penseurs ou réalisateurs afin de croiser les regards. J’aime composer : choisir avec précision les témoins et les équipes. Je produis alors de nombreux documentaires au sein de différentes sociétés (Bonne Pioche, Adenium, Boréales), cherchant toujours à explorer des formes renouvelées :
La Grande Inondation de Paris, immersion dans un Paris inondé, un siècle après la crue de 1910, est un docu-fiction qui relate heure par heure le plan de « vigilance orange » et la coordination des dispositifs publics prévus pour une telle catastrophe.
Avec Au pied du mur (G. Estivie), nous entrons dans l’intimité d’une mère dont le fils est condamné à perpétuité. Un récit filmé au long cours, qui replace la question des longues peines et des conditions de détention au cœur du débat démocratique. Un film habité par l’écoute, l’attention aux vies que l’on ne montre jamais.
Même approche avec la série documentaire Taxi Show : onze épisodes qui transforment le taxi en lieu de découverte et de confidences. Une forme hybride, entre documentaire de société et récit de découverte, qui invente une nouvelle manière de filmer la rencontre : le spectateur sur la banquette avant, au plus près des vies et des paroles.
C’est la série Rendez-vous en Terre Inconnue qui met le voyage au cœur de mon histoire. Trois prime-time par an, des repérages à l’année dans tous les coins du monde, un travail de dramaturgie pensé pour le terrain. Des émissions en direct et une émission spéciale en plateau : une marque que je porte avec ma passion d’entreprendre et sur tous les supports (TV, livres, BO…). Un programme ambitieux à la hauteur de ma ténacité. J’aime produire quand il y a du défi !
Le terrain devient un théâtre d’équilibres : entre ambition artistique et contraintes de réalité. Je dirige, j’ajuste, j’adapte, je veille. Produire, c’est déjà écrire.
3. SUBLIMER LE MONDE, CHERCHER LE SENS DU VOYAGE
Prête à édifier de nouvelles architectures de sens : associer l’écriture et la production devient alors pour moi une nouvelle façon de concevoir mon métier. Je crois au pouvoir du récit, à sa capacité d’ouvrir le regard. Les formations au CEEA consolident mon expertise dramaturgique et mon élan d’écriture.
Et comme mon arbre à la silhouette unique et à la calligraphie de branches singulière, mon indépendance devient l’assurance de renouveler, à chaque projet, la forme, le ton et les dispositifs narratifs. J’aime préserver la singularité de chaque expérience. C’est dans cet esprit que je conçois et écris des formats de séries originales :
Pour Art & Gastronomie (GOOD HERO), la génération montante de la pâtisserie vient bousculer les codes de l’art : un grand tour pour « conquérir le monde avec des gâteaux ».
Puis, avec Muriel Robin & Chanee sur la terre des animaux sauvages (prime-time France TV), j’imagine une épopée animalière qui célèbre la beauté du vivant. Sur le terrain, j’assure la création éditoriale : que le récit imaginé en amont se déploie fidèlement pendant le tournage, dans les conditions réelles de production.
J’aime orchestrer : tenir le cap éditorial et le bon déroulement de la production, tout en gardant une écoute attentive aux aléas du réel. Je tiens la double ligne : celle de l’autrice et de la productrice.
Chacun de mes voyages est un apprentissage de la fragilité et de la puissance du vivant. Indonésie, Cambodge, RDC, Kenya… Nous parcourons réserves, forêts et zones protégées, à la rencontre de celles et ceux qui se battent chaque jour pour préserver les espèces menacées. Bivouaquer dans la forêt, traverser les fleuves, survoler les terres, se laisser émouvoir par les rencontres… mon amour pour le voyage me pousse encore et toujours à lever les yeux vers le ciel.
Mon expérience sur le terrain devient une aire de réflexion sur le sens du voyage comme espace de dialogue. Il n’est pas une conquête, mais une rencontre. Il s’agit de se mettre à la hauteur de l’autre, dans une égalité du regard. Je veux désormais faire du déplacement un acte poétique et politique.
Concevoir des films qui aient une portée à la fois émotionnelle et humaniste, où la dimension de rencontre et d’écoute a toute sa place. J’aime jongler avec la complexité des productions : chaque film est un nouvel équilibre à trouver entre l’idée et le réel, la vision et la matière.
Il faut avouer que ce parcours s’est construit avec de nombreuses épreuves. Certaines sociales, comme le vivent de nombreuses femmes : des rapports de force qui vous laissent souvent derrière la paroi de verre. Des épreuves plus personnelles : oser et risquer l’originalité, sortir des cases, affirmer sa créativité…
Mettre la quête de la beauté, le sens du merveilleux au centre de mes productions, sortir du bruit et de l’air du temps : c’est un enjeu inconfortable et engagé.
Questionner le rapport de l’homme à la nature et au sacré
C’est avec cette volonté que germe l’idée Les Chemins du Sacré (5×52’ – 90’ – ARTE), mon « projet-signature » que j’écris et produis pendant trois ans. J’assure également la qualité éditoriale sur le terrain. Je choisis Frédéric Lenoir, philosophe et sociologue, pour être l’ambassadeur et porte-voix de la série.
Elle invite à une quête universelle du sens, à travers des paysages sublimes : des abysses aux temples zen, des volcans du Guatemala aux rives du Gange. On y croise des témoins anonymes et des figures inspirantes comme Matthieu Ricard, Hubert Reeves et Nicole Bordeleau.
Des montagnes du Japon aux forêts d’Europe en passant par le bush australien, je découvre que le sacré est dans la main qui caresse, dans le regard qui soutient, dans la beauté du geste ordinaire. Il se manifeste dans la simplicité, dans l’attention au monde. Il n’est pas un dogme !
Lance Sullivan, en Australie, montre que son rapport à la terre est une méditation silencieuse ; le maître japonais Hoshino, que la beauté est un état intérieur ; que l’art, la marche, la contemplation relèvent du même geste : celui de la présence. Je comprends alors que filmer, c’est écouter la vibration du monde et des voix sages.
Je sais aujourd’hui que créer, écrire, partir, filmer sont autant de gestes indispensables pour comprendre le réel à travers la rencontre. Mon parcours d’autrice et de productrice devient celui d’une voyageuse de l’intérieur. Les rencontres sont mes grands apprentissages.
Avec Otto Sims, peintre aborigène, j’ai appris que la beauté pouvait être un acte de résistance ; avec Khenpo Tashi Rinpoché, que la joie est un état d’éveil. Chacun m’a offert une porte vers une autre manière de percevoir le monde.
Ce savoir-faire repose sur un long travail de recherche de protagonistes, une préparation exigeante pour une écriture solide, et des équipes de tournage agiles pour laisser l’intime se révéler.
C’est dans ce geste que je trouve ma puissance de réalisation : privilégier une approche sur mesure, adaptée à chaque sujet et à chaque équipe, loin des modèles standardisés de production.
Forte de ces expériences, j’écris, réalise et produis : Kenya : gardiennes des éléphants (ARTE). Interroger la place des femmes dans un monde de traditions. Montrer comment leur lien à la nature devient acte de transmission et de transformation : là est la force de ce récit.
Il nous rappelle que préserver le vivant, c’est aussi préserver ce qui relie les êtres au plus profond de l’humanité. Naomi, Pauline et la communauté Samburu œuvrent avec force à la protection des éléphants. Elles m’ont offert leur vérité. En les filmant, j’ai eu le sentiment d’être dépositaire de leur confiance, de leur espérance en l’avenir.
Voyager, c’est une transformation de soi. Ce n’est pas aller vers l’autre pour le comprendre, mais plutôt pour apprendre et se laisser traverser. On ne filme pas pour rapporter des images d’ailleurs, mais pour laisser l’ailleurs nous atteindre.
Le film est un espace d’altérité partagée, un lieu où se rencontrent les mondes visibles et invisibles. Je me reconnais dans la pensée de Trinh T. Minh-ha, d’Édouard Glissant ou d’Agnès Varda : un regard décentré, mobile, attentif aux voix du monde.
Je cherche à filmer « entre » : entre les cultures, entre les langages, entre les êtres. Rien n’est plus beau que de se laisser émerveiller par le monde du sensible, par le mystère du vivant, par la rencontre de l’autre et la force de l’altérité.
LA BEAUTE MISE EN ŒUVRE
Les films pour lesquels je m’engage placent toujours l’humain au centre, avec des protagonistes uniques, passionnés, inclassables, qui nous aident à mieux comprendre notre monde et nous-mêmes.
Mes productions sont comme des voyages qui déplacent les regards. Dans un monde saturé d’images scrollées interchangeables, je crois malgré tout à un documentaire qui ose s’attarder sur le singulier, le complexe, la profondeur. Parce que, plus que tout, ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement de produire des films : c’est de produire des expériences. Des œuvres qui laissent une trace, qui font grandir, qui résonnent longtemps après l’écran noir.
Être autrice et productrice, c’est tenir ensemble deux forces : celle de la création et celle de la responsabilité. Conjuguer solidité industrielle (livrer de grands programmes, gérer budgets/équipes) et authenticité d’auteur (approfondir, travailler la dramaturgie, révéler du sens). J’aime être au croisement de ces deux mondes, avec la sensibilité d’une créatrice — autrice-réalisatrice dotée d’outils dramaturgiques — et avec la puissance de mise au réel grâce à mon expérience de productrice aguerrie.
Je crois au pouvoir des idées qui ouvrent le monde. Tant qu’il y a des idées, il y a de la vie !
Mon métier : transformer les idées en films et les intentions en réalité de tournage, aux côtés de producteurs et de diffuseurs qui veulent des documentaires sensibles, exigeants et fédérateurs, guidés par le plaisir de celles et ceux qui les regardent.